A Vientiane, capitale de la RDP Lao, Emilie Huard partage son temps entre deux activités professionnelles assez chronophage… qui lui laissent pourtant assez de temps pour s'intégrer dans la vie locale, loin de la vie d'expatriée traditionnelle. Responsable du service des activités culturelles et artistiques pour le centre culturel et de coopération linguistique qui dépend de l'ambassade de France au Laos, elle a aussi créé PAISAI, un mensuel de poche dédié aux activités de la capitale : concert, expo, sport, bars et restau...
Le Laos, Pourquoi, comment ?
Je suis arrivée pour la première fois au Laos en 1999 dans le cadre de mes études de géographie tropicale à l'université de bordeaux III. J'avais le choix pour mon sujet entre le Vietnam, le Cambodge, et la Guinée. Je ne voulais pas aller en Afrique, je connaissais la Chine et ne voulais pas être dans un grand pays asiatique donc pas le Vietnam. Le sujet d'étude au Cambodge était un sujet urbain or j'étais en spécialisation rurale. Pas vraiment le choix, ce fut le Laos. C'était le seul pays dont je n'avais quasi jamais entendu parler, ça me tentait plus. J'ai fais mon mémoire de maîtrise dans le cadre d'un projet du CNRS, je suis venue faire mon terrain pour écrire mon mémoire j'y suis restée un an puis suis repartie en France finir mes études en DEA de communication et management interculturel. Je suis revenue en 2002.
Une première fois à l'étranger ?
Oui et non. Oui parce que la première de ma vie d'adulte et surtout la première seule. Petite, mes parents étaient eux même expatriés, je suis revenue en France à 4 ans, et puis adolescente, j'ai passé un an à madrid.
En arrivant ici je ne pensais pas du tout y rester si longtemps. J'étais plus sur une dynamique d'expat, passer de pays en pays à intervalles réguliers. Je me suis découvert une vraie passion pour ce pays et j'ai glissé lentement mais sûrement vers une vie d'émigrée.
C'est une machine infernale, un cercle sans fin. Plus tu restes, plus ta vie s'y trouve. Plus tu as du travail, plus tu as une maison, plus tu as des amis et plus ta vie, c'est une évidence, est dans ce lieu.
Quels sont vos anciens pays d'expatriation?
Avec mes parents j'ai vécu en Afghanistan, en Irak, en Iran, au Mali et en Cote d'Ivoire, de 0 à 4 ans, dans les années 1970. Je ne me souviens de rien. Mais ça fait partie de la mythologue familiale. Mon frère et ma soeur, plus âgés que moi, en parlent souvent. C'est mon bagage culturel tout de même. Ensuite, à 13 ans, en Espagne. J'ai enfin passé 4 mois au Cambodge avant d'arriver au Laos.
Pas trop dur au début ? Quels conseils pourriez-vous donner pour apprendre la langue ?
Euh si... très dur au début !
Je ne comprenais rien au fonctionnement de ce peuple ou même de ce pays. J'étais complètement décalée sur les horaires. Je sortais en ville entre 14h et 16h, au pic de chaleur. Je ne croisais personne ! Je n'avais aucunement l'intention d'apprendre la langue, je venais travailler et n'avais pas vraiment imaginé m'intégrer socialement.
Je n'étais absolument pas, dans ma tête, partie pour vivre quelques part. J'étais venue travailler. Il a fallu que je m'attache au Laos pour entrevoir l'importance de cette démarche et me motiver à apprendre la langue.
C'est l'affect porté aux Laos qui m'a poussée à m'imprégner de leur langage. Comment comprendre un peuple et des gens que tu aimes sans comprendre comment ils voient, ressentent et nomment le monde autour d'eux ?
Question d'indépendance aussi. Plus tu parles et plus tu es autonome. Plus tu rigoles avec les gens et plus tu en apprends. Bref, plus tu partages et échanges. Question de confiance et de respect réciproque. Question de peur enfin. Quand tu comprends ce qui se passe autour, tu as moins peur et tu essaies plus de choses.
Quand je suis arrivée au laos, le pays venait de s'ouvrir. Il n'y avait rien de rien. Certainement, la situation est différente aujourd'hui pour les nouveaux arrivants. Je connais des gens à Vientiane qui n'ont ni l'intention ni le besoin de dépasser le stade de l'observation.
S'expatrier ça n'est pas voyager, C'est même tout le contraire.
On peut aimer les voyages et pas l'expatriation, ou vice et versa. Je déteste voyager, traverser un pays en 15 jours, j'ai l'impression de passer à côté de tout !
Avez-vous connu des difficultés lors de l'installation ?
Des difficultés matérielles surtout. J'étais étudiante sans sous ! Quand je suis revenue j'étais freelance pour des ONG et ne gagnais pas très bien ma vie non plus. Dans la tête des Laos je restais une blanche et donc, j'avais de l'argent ! Il m'a fallu souvent l'appui de mes amis Laos pour me loger ou même manger.
Ça reste des très bons souvenirs et je ne considère pas ça comme des difficultés, plus comme des aléas d'une installation, comme partout.
Je crois qu'a un moment il faut aussi et surtout faire confiance, arrêter de se dire qu'on passe son temps à se faire entuber !
Sur place, y a-t-il beaucoup de groupes et associations de Français ? Vous y participez ?
Il y a Vientiane Accueil, une association de Françaises, la chambre de commerce franco lao, j'y participe en tant que représentante du centre de langue mais pas en tant qu'individu. Il y a aussi le WIG (Women International Group), très bien, très dynamique mais qui n'est pas constitué que de Français.
En plus de votre activité, vous avez créé un mensuel culturel, PAISAI. Vous pouvez nous en dire plus ?
J'ai du arrêté de le publier mais nous continuons via facebook et un service sms. J'essaie de le relancer version papier en trouvant de nouveaux partenaires.
J'avais créer PAISAI parce que travaillant dans la culture je cherchais à développer des support de communication pour les événements du centre de langue française. En tant que public potentiel de la vie culturelle, sportive ou festive de Vientiane, je déplorais d'avoir tant de difficultés à trouver de l'info sur ce qui se passait, où et quand.
Etant dorénavant dans cette fameuse « dynamique émigrée » plutôt qu'expat, il me semblait important de commencer à créer mes propres moyens de vivre plutôt que de compter sur la France. Attachée à la vie Vientianaise, j'avais envie d'y participer plus personnellement.
Combien de mois/années envisagez-vous de rester ? Quelle sera la prochaine destination ? Pourquoi ?
Pendant très longtemps, je n'étais absolument pas prête à partir. Aujourd'hui je sais que je le suis. Heureuse d'y être toujours mais aussi heureuse si je trouve quelque chose d'autre. Je suis ouverte à tout et surtout, à l'Europe et la France.
Enfin, cette situation m'a permis d'acquérir une belle expérience professionnelle mais elle n'est pas viable sur le long terme. Il ne faut pas s'oublier en route. La question d'une mutation ou d'un retour est en permanence dans la tête d'un expatrié. C'est un mode de vie semi-nomade en quelque sorte. Pas désagréable mais pas toujours confortable non plus. C'est un vrai choix de vie !
Quels sont les qualités et défauts majeurs de votre ville d'expatriation ?
Vientiane est une ville que j'aime énormément. Mais il m'a fallu beaucoup de temps pour l'aimer. Ca n'est pas très beau, ça n'est pas charmant. Au premier abord, elle a tous les désavantages d'une ville et aucun avantage (pas de vie culturelle, peu de population, peu de lieux de sortie...)
Mais c'est une ville très attachante, avec des milliers de petits coins cachés, des bouts de campagne éparpillés. Aussi, parce qu'il se passe peu de chose quand il se passe quelque chose c'est toujours exceptionnel ! Le peu de lieux pour sortir facilité grandement les contact. Il est plus difficile de se construire un réseau social à Bangkok qu'a Vientiane par exemple.
Tout est proche, on peut se déplacer à vélo absolument partout, c'est une ville relativement propre et sans nuisance sonore majeure. Peu de pollution visuelle aussi. Même si Vientiane se bat aujourd'hui pour devenir une ville digne de ce nom, on continue de se croire à la campagne. C'est une ville intrigante parce qu'elle ne se laisse pas découvrir facilement. C'est très facile de passer à côté de tout et la trouver moche et ennuyeuse. Je crois que c'est une erreur.
Le pays a-t-il changé depuis que vous y vivez, si oui, en quoi ?
Enormément. Je suis arrivée en 1999, le pays était ouvert officiellement que depuis 4 ans. Il n'y avait rien ni personne. Rien n'a vraiment évolué jusqu'en 2004, année où le Laos a accueilli le sommet de l'ASEAN. Depuis, pas un jour ou un nouveau bâtiment, un nouveau café, un nouveau resto, une nouvelle route ne se construisent. Des investissements étrangers ont rempli le pays de communautés japonaise, chinoise, australienne, française, thaï.) Les lois s'assouplissent et il n'y plus ou presque de couvre feu.
On entre dans une ère de grande consommation et de paillettes, on mets des jupes courtes, on prends son Iphone et on va en boite. Vientiane s'amuse à jouer les grandes... mais ça reste une petite fille qui n'a rien à voir (ni à envier) à ses grandes sœurs, Bangkok et Saigon. Beaucoup plus de monde parle anglais. C'est pratique. Je suis triste parce que Vientiane se rue sur une certaine idée de la modernité et est entrain, il me semble, de perdre ce qui faisait d'elle une exception dans la région.
J'ai peur qu'elle devienne une ville comme une autre. Ceci dit, grâce à ses habitants, je ne pense pas qu'elle soit prête de perdre sa nonchalance légendaire.
Trouve-t-on facilement des livres en Français ?
La bibliothèque du centre de langue française à plus de 20000 ouvrage. Il y a aussi de nombreux « bookshop » pour les livres d'occasion que les voyageurs s'échangent. Enfin, nous avons maintenant depuis 3 ans une librairie « monument book » digne de ce nom et bien pourvue tant en livres qu'en magazines.
Quels sont les lieux sympas au Laos pour un week-end ? Un week-end prolongé ?
Aux alentours de Vientiane, il y a le lac de Nam Ngum, Un grand lac artificiel un peu mystique. On se croirait dans un roman de Duras !
Un peu avant ce lac, il y a le village de Ban Keun avec un très bel hôtel équipé d'une piscine. Très relaxant.
Il y a aussi beaucoup d'écolodges, plus « roots » mais absolument charmants, on peut y faire des mini randonnées, des parcours découvertes orchidées, du canoë, du VTT, etc…
Il y aussi maintenant un parcours d'accrobranches, un parc archéologique superbe, des cascades à foison autour de la ville. On peut organiser des déjeuner en bateau sur la Nam Ngum… tout ça pour un e évasion d'une journée ou deux, en voiture.
En avion, on peut aller à Luang Prabang bien sur, mais aussi à l'étranger, un petit saut à Bangkok en 1h de vol. ou, mieux maintenant, à Kuala Lumpur ou Phuket, vol direct en 80 minutes. On a les pieds dans l'eau ou dans les shopping mall. Qu'on ait envie de mer ou de shopping, c'est possible… On veut s'imprégner un peu plus de la campagne lao, ça l'est aussi aux alentours de Vientiane.
La destination des prochaines vacances ?
C'est un des vrais problèmes des expatriés... souvent quand on a des vacances, nous rentrons voir notre famille, nos amis. Bref, on retourne en France !
Il est très important et agréable aussi d'essayer de prendre le temps de découvrir son pays d'expatriation et aussi les pays alentours. Je répartie mes vacances sur ces points tout au long de l'année. J'étais cette année en Thaïlande et en Birmanie. Je rentrerai en France et à Berlin, où se trouve mon compagnon, à noël. Berlin fait aussi partie de mes potentielles prochaines destinations de vie.
Auriez-vous une petite anecdote assez significative du pays dans lequel vous vivez qui pourrait monter les différences culturelles, comment s'y adapter ?
Travailler dans un environnement interculturel est une chose extrêmement difficile. Souvent l'expatrié arrive et s'attend à trouver des conditions de travail similaire à celles qu'il a quittées. Que nenni ! Les méthodes de travail sont différentes, les motivations aussi.
L'expatrié s'attend aussi très souvent à ce que le local s'adapte à ses méthodes... Le chemin devra se faire à moitié-moitié des deux côtés. Difficile de trouver un compromis entre les objectifs « falangs » (NDLR : du Laos, peur être traduit par étranger ou par français) à atteindre et les méthodes de travail lao relativement anarchique et lentes. Il faut s'armer de patience et relativiser. Être tolérant enfin. Rien n'est impossible, ça va juste prendre un peu plus de temps.
Socialement c'est difficile de comprendre pourquoi on ne vous dit pas bonjour ou merci. C'est comme ça, les laos ne trouve pas ça impoli. La politesse, avec l'humour, c'est probablement ce qu'il y a de plus personnel à un peuple.
Les lao sont aussi très moqueurs. C'est normal. Et ça n'est pas méchant, jamais. Mais ça en vexe plus d'un !
Enfin, Le fameux sourire asiatique, à toute épreuve. Ce n'est qu'un moyen de défense pour cacher sa gêne. Non le lao qui vous sourit béatement alors que vous êtes en conflit n'est pas entrain de se moquer de vous. Il se planque et vous signifie que le conflit frontal ici est très mal venu.
Centre culturel français au Laos - http://centredelangue.org/
Julie Gommes
Posté par Expat Live le 05 octobre 2010 à 09:56
Encore un bon article, qui fait découvrir le pays, pas seulement le paysage mais l'état d'esprit, la façon de se comporter ! j'aime beaucoup.