Alors que le soulèvement populaire en Libye, dure depuis plus de trois semaines, la grande majorité des Français qui vivaient sur place ont été rapatriés pour leur sécurité. Pourtant, malgré les violences et malgré la peur, certains ont fait le choix de rester. Pierre* est installé à Tripoli. Il raconte.
Quand on lui demande pourquoi il n’a pas quitté la Libye avec les autres expatriés, la réponse arrive sans aucune hésitation. « Je considère que c’est un peu mon pays tout simplement, ça fait un certain nombre d’années que je suis là. J’y vis, je me suis adapté, je connais les gens depuis très longtemps j’ai vécu avec eux, j’ai vécu comme eux, raconte-t-il, donc je me sens un peu impliqué moralement et humainement. » Impliqué mais pas pour autant rassuré. Comme beaucoup de ceux qui sont rentrés, Pierre décrit les rondes nocturnes mises en place par les comités de quartier, pour se défendre et éviter les pillages, les hommes en armes dans les rues, mais aussi les contrôles en voiture. « Ça serait prétentieux voire inconscient de dire que je n’ai pas peur, je crois que tout le monde a peur, reconnaît-il. Maintenant s’il doit se passer quelque chose, on verra bien… »
Le travail continue
Chef d’entreprise pragmatique, il préfère rester discret sur ces activités, comme sur son identité d’ailleurs : la crainte de représailles de la part du régime évidemment. Tout juste saura-t-on que son affaire tourne au ralenti. « J’ai dit à certaines de mes employées de rester à la maison par mesure de sécurité, raconte Pierre. En revanche ma petite équipe rapprochée continue à aller au bureau voir ce qui se passe, à assurer le quotidien du personnel qui garde les bureaux ou les chantiers sur lesquels nous travaillons. » Pour l’entreprise forcément c’est un coup dur, mais ce businessman refuse de se plaindre: « il y a des choses bien plus importantes dans la vie, celle des hommes. » Alors pour éviter tous les ennuis, les horaires ont été adaptés : les employés encore sur le pont commencent plus tôt le matin, dès 8 heures, pour finir au plus tard à 15 heures. C’est d’ailleurs désormais dans la matinée que les tripolitains sortent, pour éviter de croiser, le soir venu, des miliciens à la solde de Kadhafi.
Semaines difficiles
La ville, toujours contrôlée par le régime, n’a pas encore retrouvé son agitation habituelle. Si les voitures ont en partie réinvesti les rues, une grande majorité de commerces (80%) restent fermés : « Jusqu’à maintenant, nous pouvions faire des courses normalement dans les magasins qui restaient ouverts. Mais aujourd’hui nous sommes allés dans un grand supermarché où la moitié des rayons étaient vides ! Les semaines à venir risquent d’être plus difficiles » s’inquiète Pierre. L’argent liquide circule aussi très peu.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, les français qui sont restés en Libye sont désormais seuls : l’ambassade de France à fermé ses portes provisoirement le 26 février dernier. En attendant des jours meilleurs, les citoyens français sont invités à se rapprocher de l’ambassade de Russie. Pierre regrette cet abandon. « Je pense que c’est une erreur, souffle-t-il. Il y a certainement un danger qui existe, mais ce n’est pas en faisant partir tout le monde et en se dégageant des responsabilités diplomatiques qu’on arrivera à trouver une solution. ». Une solution qui doit venir et rapidement selon lui, de la communauté internationale. Pierre le souhaite, pour lui, pour les Libyens, pour sa famille et son petit garçon resté lui aussi à Tripoli : « On essaie de lui éviter de voir tout ça, l’après-midi on reste à la maison, explique-t-il. Finalement, avec ma vie professionnelle, je n’avais pas beaucoup de temps à moi, aujourd’hui c’est une occasion qui m’est donnée de pouvoir m’occuper de lui ».
* Le prénom a été modifié.
La France en Libye, quelques repères.
En temps nomal, 750 français vivent et travaillent de manière permanente en Libye. Certains sont employés par des sociétés hexagonales : Total et Vinci font partie des plus importantes, et ont rapatrié une grande partie de leur personnel.
En 2010, les échanges franco-libyens ont atteint 6,62 milliards de dollars selon le Global Trade Information Services, cité par le Wall Street Journal. C’est plus que la Chine (5,96 milliards) et l’Allemagne (4,97 milliards). En un an, ces échanges avec la France ont par ailleurs fait un bond de plus de 76%.
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